Femmes blesséesÀ lémission Ici comme ailleurs du 8 décembre 1989, réalisée par Louise Carrière et animée par Michel Desautels, la radio de Radio-Canada diffusait ce qui suit.
Michel Desautels :
On peut, jimagine, mesurer souvent limportance dun événement à la durée de son impact et à la progression des sentiments que cela provoque. Dans le cas de ce qui sest produit avant-hier à lUniversité de Montréal, à lÉcole Polytechnique, je trouve que cest un assez bon exemple. Parce que, au-delà de la surprise, de létonnement, de la colère et de tout le reste, on se rend compte au fur et à mesure que les heures passent, que notre bouillonnement intérieur change de couleur, de ton... Les questions remontent, prennent de lenvergure, puis reviennent à lintime... Enfin bref, on est loin dêtre sorti du traumatisme que cela peut provoquer chez à peu près tout le monde. Pierre Bourgault, normalement, nétait pas avec nous aujourdhui mais on la quand même invité à venir faire un petit tour, histoire de partager avec nous ses réflexions. Je ne sais pas si ce que je dis là vous dit ou non quelque chose, mais cest vrai quon passe dun extrême à lautre de la gamme des émotions, au fur et à mesure quon reprend certains aspects, objectifs pour les uns, sociaux pour les autres, et puis quon revient encore à des individus quon aurait pu toucher, connaître...Pierre Bourgault :
Pour ma part, je suis assez fataliste. Et en général dans ces cas-là, moi je néprouve pas de sentiments partagés. Je nen ai quun qui sappelle la peine. Par exemple, je me souviens de la mort de Monsieur René Lévesque. Je rentre chez moi vers une heure du matin et cest un journaliste du Journal de Montréal qui mappelle pour mannoncer la nouvelle et me demander des commentaires. Je nai aucun commentaire : tout ce que je ressens, cest de la peine. Avec ce qui sest passé ces derniers jours, cest encore cela que je ressens le mieux : cest de la peine. Et je trouve que le Journal de Montréal de ce matin a fait un grand titre en première page qui résume bien ce que je ressens et probablement ce que beaucoup de gens ressentent : «Le Québec blessé». On a limpression dune immense blessure qui mettra beaucoup de temps à se refermer.Alors moi, jai de la peine devant ce genre de choses-là. Par contre, jessaie de voir un peu la signification de lévénement. Dabord, je me rends compte que cest le premier crime sexiste avoué. Il y a eu des milliers de crimes sexistes dans lhistoire du monde mais les hommes se sont toujours arrangés pour ne pas les avouer comme tels. On avait une raison de faire ceci, on avait une raison de faire cela... Tandis que dans ce cas-là, cest un crime sexiste avoué comme tel : «Je hais les femmes, je tue les femmes, je tue les féministes parce quelles veulent se libérer...» Cest le message que le criminel nous envoie de façon très nette et très claire. Donc, il y a quelque chose de nouveau là : un crime qui peut avoir une valeur exemplaire, cest-à-dire quaprès des millénaires, il y a finalement un homme qui avoue quil hait les femmes. On a limpression, nous, étant hommes, quil nous force à avouer une part de notre misogynie collective.
Dautre part, cest un crime politique parce quil vise un groupe particulier. Cest comme lapartheid en Afrique du Sud : on tue des noirs parce quils sont noirs, et non parce que ce sont des êtres humains qui ont fait ceci ou cela. Ça ressemble aux crimes politiques de Hitler : ont tue des Juifs parce quils sont Juifs, et non pas parce quils sont des ennemis de lÉtat, des criminels ou quoi que ce soit dautre. Dans ce cas-ci, on tue des femmes parce quelles sont des femmes. Leur seul crime, cest dêtre des femmes. Donc, selon moi, il sagit dun crime politique.
On a parlé dun geste isolé et je pense que oui, cest un geste isolé de par sa nature. Je ne pense pas quon va retrouver ce genre de crime toutes les semaines dans notre société. Nous nen avons pas connu de cette sorte auparavant et je serais surpris quon en connaisse de cette sorte - enfin, je peux me tromper - mais je ne crois pas que cela se répète tous les mois, dans les années qui viennent. Le geste est isolé de par sa nature, mais il nest pas isolé historiquement. Cest un crime collectif contre les femmes. Et les crimes collectifs contre les femmes, il y en a eu de toutes sortes depuis toujours, et ils continuent à se perpétuer aujourdhui. Je nai pas fait une liste exhaustive de ces crimes, mais je veux en rappeler quelques-uns.
Dabord, lassassinat des bébés-filles, dans nombre de sociétés, notamment la société chinoise. Évidemment, on apporte toutes sortes de raisons, le plus souvent économiques, pour dire : «Bon, quand les bébés-filles naissent, il faut les faire disparaître parce quils ne peuvent pas être utiles à la société. On va grader les bébés-garçons...» Ensuite, il y a lexcision et autres mutilations de toutes sortes quon retrouve à travers lhistoire du monde, dans nombre de pays, et qui se perpétuent encore aujourdhui. Pour moi, cest un crime collectif contre les femmes. Les crimes collectifs des différentes Églises, y compris la catholique. Lexclusion, la soumission, lhumiliation. Il y a le tchador. Cest un symbole de soumission presque éternel, imposé aux femmes de la religion musulmane. Dans la religion catholique, on sait très bien que les femmes ny ont aucun droit et surtout pas le droit dexercer les mêmes fonctions que les hommes. Tout cela, avec le prétexte - vicieux, je crois, quil sagit de la volonté de Dieu. On se souviendra que la femme dans lÉglise catholique na découvert son âme que depuis quelques années. Pendant des siècles, on sest demandé si la femme avait une âme et on répondait «Non». Cest un crime collectif des Églises contre les femmes.
Il y a les lois que nous nous sommes votés depuis des siècles qui interdisaient aux femmes de voter, de tester, de contracter, de sinstruire - je pourrais en rajouter jusquà demain matin! Il y a bien sûr des progrès évidents de ce côté-là dans notre société, mais cest loin dêtre complètement acquis. Pendant des millénaires, les femmes ont vécu sous des lois qui étaient de véritables crimes collectifs contre elles. Les harems, quon retrouve encore partout dans le monde, officiels ou officieux. Je pense quil sagit là dun crime collectif contre les femmes. La prostitution obligée - je ne parle pas de la prostitution librement consentie par un homme ou une femme qui décide librement de sy adonner. Je parle de la prostitution des femmes surtout, parce que la plupart du temps elle nest pas consentie par les femmes elles-mêmes, quelle est obligée, quelle est imposée par les hommes sur ces femmes.
Les femmes battues et violentées, dont on entend beaucoup parler. Cest une réalité présente dans notre société comme dans beaucoup dautres, ça a toujours existé et ça existe encore aujourdhui, malheureusement. Cest un crime violent contre les femmes.
Et il y a finalement, si je voulais résumer, ce que jappellerais «lesclavage généralisé des femmes». On les a parquées dans des rôles de soumission totale depuis toujours, et cest au moment où les progrès commencent à se faire quon saperçoit évidemment que le «backlash» peut être terrible. Et le crime qui nous occupe aujourdhui, moi, je ne crois pas que ce soit lexpression de la misogynie généralisée historique des hommes. Je pense plutôt quil est lexpression extrême du «backlash» face au mouvement de libération des femmes.
Donc, vous voyez, tous ces crimes non avoués et pourtant ce sont des crimes collectifs contre les femmes. Encore aujourdhui, beaucoup dhommes refusent de reconnaître quil sagissait ou quil sagit de crimes contre les femmes. Je vois lévénement dil y a deux jours comme un réquisitoire violent qui nous fait un résumé absolument saisissant de la souffrance plusieurs fois millénaire des femmes. Si quelquun ne comprend pas à partir du symbole que le tueur nous met en pleine face aujourdhui, cest quil ne peut pas comprendre. Linavouable et linavoué apparaissent tout à coup dans toute leur clarté. Voilà la condition des femmes. Cest ce quon nous dit, violemment, durement.
Évidemment, on cherche des coupables. Qui est coupable? Jai entendu des femmes dire à la radio : «Nous sommes allées trop loin dans nos revendications.» Il y a beaucoup dhommes qui vont dire : «Oui, oui, cest vrai...» Il y a même des femmes qui vont dire que cest vrai. Or, ce nest pas vrai. Les femmes ne sont coupables de rien. Les victimes ne sont coupables de rien.
Il y a la culpabilité des hommes. Moi, je ne me sens pas coupable. Je sens une responsabilité collective, mais je ne me sens pas coupable. Je refuse le discours qui dit que tous les hommes sont des violeurs, des batteurs de femmes, des tueurs en puissance. Et je pense que les hommes comme les femmes doivent refuser de se laisser culpabiliser face au geste dun homme en particulier. Aussitôt que nous généralisons, nous devons racistes, sexistes. Il y avait un tract sur le mur, à luniversité du Québec, hier, que jai trouvé dangereux. Parce quon y disait textuellement : «De la blague sexiste au génocide, il ny a quun pas.» Or, ce nest pas vrai. Et cest dangereux daffirmer des choses de cette sorte : cest de cette façon quon coupe tout dialogue. À mon sens, à ce moment-ci, ce dont nous avons le plus besoin, cest du dialogue.
Nous nentendons presque plus le discours des hommes. Il se vit tous les jours. Les hommes continuent de vivre leur discours, dexercer le pouvoir à leur façon, davoir toutes sortes de violences envers les femmes, envers les enfants, envers dautres hommes. Ils continuent de perpétrer des crimes contre lhumanité mais nous nentendons plus le discours. Il est un peu occulté par le discours des femmes, ce nouveau discours que nous entendons très clairement depuis quelques années. Mais ce sont deux monologues qui se rejettent lun lautre : un discours de femme qui très souvent rejette tous les hommes, un discours dhomme qui très souvent rejette toutes les femmes.
Si nous voulons reprendre le dialogue, il faudra accepter de ne pas rejeter en bloc ni lun ni lautre des discours. Mais avoir le courage de les discuter entièrement et par morceaux. Les hommes ont souvent tort, mais les femmes nont pas toujours raison. Il faudra que de part et dautre, nous trouvions le courage de nous dire à loccasion que cela nest pas vrai, ou que cela ne se vérifie pas, ou que cela affaiblit le discours ou bien des hommes, ou bien des femmes. Parce que, au-delà de tous nos discours, il y a une chose que nous partageons, pour le meilleur et pour le pire : cest la condition humaine. Généreuse et monstrueuse tout à la fois. Je ne crois pas que les hommes soient meilleurs que les femmes, et je ne crois pas que les femmes soient meilleures que les hommes en aucune façon.
Alors voilà... Je pense que je nai pas grand-chose à ajouter à la peine que je ressens. Jai la plus grande peine. Je pense que devant une femme qui pleure, devant un homme qui pleure, devant un enfant qui pleure, on devrait toujours éprouver la plus grande des peines.
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