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Dixit Laurent Laplante
Paris, le 22 mars 2001

Ma culture, leur culture, LA culture

Même si gouvernants et gestionnaires font de leur pire pour ranger la culture parmi les activités légitimes, mais toujours à financement compressible, ils ne parviennent pas, heureusement, à la faire taire. Ils parviennent souvent, en revanche, à la dénaturer, à l'embrigader, à la déprécier. L'actualité est là qui témoigne que la culture a plus de vies qu'un chat, mais qu'il lui en faudrait d'autres encore.

En décrivant l'Ontario comme une société sans culture comparable à celle du Québec, la nouvelle titulaire du ministère québécois responsable du domaine culturel a d'abord étalé sa propre inculture. Elle a aussi, par ricochet, révélé certaines carences chez le premier ministre qui lui a confié la responsabilité de la culture. Mais Diane Lemieux a surtout exprimé à haute voix un des plus détestables préjugés que puissent nourrir de nombreux Québécois. À défaut du pouvoir et de la richesse, les Québécois auraient la culture. Nous serions toujours, comme au temps où Monseigneur Paquet incitait les Québécois à se détourner du vil métal et à guider l'humanité vers les valeurs spirituelles, les dépositaires du qualitatif. Eux riches, nous cultivés. Le propos, que Diane Lemieux a à peine modernisé, est à la fois faux et arrogant.

Sans doute a-t-on appris à Diane Lemieux, depuis sa bourde, le nom symbole de Margaret Atwood. Elle s'empressera de le loger dans un prochain discours. Cela ne réparera rien. Par-delà l'inadmissible impair commis par la ministre, c'est, en effet, un persistant préjugé québécois qu'il faut déplorer. Tout comme il faut en déplorer un autre, selon lequel l'Ontario, comme le reste du Canada, se réveillerait la nuit pour détester et martyriser le français. Ce n'est pas si simple.

Pas plus que Montréal n'est aujourd'hui la métropole du Canada, le Québec n'a, quoi que nous en pensions, le monopole de la culture ni celui de l'ouverture d'esprit. Pendant que les médias torontois scrutent le Québec, gentiment ou non, mais constamment, ceux du Québec ignorent à peu près tout de la province voisine. Que Diane Lemieux s'informe et nous explique, si possible, pourquoi un auteur immense comme Robertson Davies est plus connu en Europe qu'au Québec et pourquoi ses livres sont traduits en français, comme plusieurs de Timothy Findley, par des éditeurs français plutôt que par des maisons québécoises. Qu'on raconte aussi à la ministre que l'édition ontarienne en langue française manifeste, avec Prise de parole et Le Nordir par exemple, une admirable audace. Qu'on lui dise que Daniel Lavoie n'est pas un Québécois. Qu'on lui souligne que l'Ontario réserve aux auteurs d'expression française un des prestigieux prix Trillium (12 000 $) et que la première récipiendaire de cet honneur couronnant l'ensemble des genres littéraires fut la poétesse Andrée Lacelle, ce qui manifeste un assez bon début de culture. Peut-être pourra-t-on vérifier, au passage, si la télévision éducative ontarienne, comme elle l'a fait longtemps, produit plus d'émissions en français que sa consoeur québécoise. Peut-être pourra-t-on enfin souligner que l'Ontario, contrairement au Québec, a résisté au libre-échange pour divers motifs, dont celui de la culture. Quand le Québec s'est dispensé de tout débat sérieux sur le libre-échange, tant MM. Bourassa et Parizeau étaient d'accord à ce propos, et a béni tout azimut le projet de M. Mulroney, l'Ontario n'a pas apprécié que le Québec ne fasse aucun cas de son plaidoyer culturel. Quand, plus tard, Québec a réclamé le traitement dû à une société distincte, l'Ontario, à son tour, a fait la sourde oreille. Donc, prudence.

Changeons de terrain et mesurons la différence d'attitude à l'égard des cultures autres que la nôtre. Cette semaine, se tient à Paris un colloque sur le thème suivant : Trois espaces linguistiques face aux défis de la mondialisation. De quoi y parle-t-on? De ce que les cultures française, espagnole et portugaise ont à dire face à la déferlante anglophone. Divers groupes se sont donné la main pour réaliser le projet : l'Organisation des États ibéro-américains, la Communauté des pays de langue portugaise, le Secrétariat de la coopération ibéro-américaine, l'Union latine et l'Organisation internationale de la francophonie. Ce qui mérite l'attention dans ce rassemblement apparemment hétérogène, c'est que ce colloque se soit intégré au programme de la Semaine de la langue française et de la francophonie. Voilà un signe des temps et la preuve d'un nouveau réalisme. Au lieu d'entendre Paris proclamer la supériorité de sa culture sur les autres univers culturels du monde latin et de voir Madrid ou Lisbonne inverser la prétention, les trois mondes s'assemblent pour savourer leurs différences, pour dire d'un même cur que la culture est faite de diversité et pour signifier que l'anglais n'est pas le nouvel esperanto. Ceux et celles qui ont perçu cette profonde vérité n'affirmeraient certes pas que le voisin manque de culture sous prétexte qu'il est différent...

Changeons encore le décor et demandons-nous, à partir du Téléjournal de Radio-Canada, s'il y a un pilote culturel dans l'avion. Quelqu'un qui sache choisir les éléments dignes de mention, les hiérarchiser avec un minimum de rigueur, de goût et de recul, distinguer entre le laconisme de l'information factuelle et l'appesantissement mélodramatique. Mentionner le décès d'un comédien, c'est une chose. En profiter pour vider ses archives maison et réduire le reste du survol mondial à la portion congrue, c'en est une autre. Il est des façons d'entretenir l'inculture tout en faisant semblant de la porter en haute estime. L'une d'entre elles consiste à ne pas savoir où s'arrêter, à consacrer plus de temps au sinistre clan Hilton qu'à la Macédoine, à accorder la manchette au bébé de Céline plutôt qu'à l'intifada, à pratiquer la mondialisation en matière économique et le nombrilisme en matière artistique.

Hélène Carrère d'Encausse a parfaitement raison de rappeler à la France que la langue et la culture françaises sont moins menacées par l'anglo-saxon que par le « snobisme imbécile des élites ». On pourrait ajouter, pour consommation québécoise, que culture n'est pas synonyme de frilosité et qu'un peuple qui se sait distinct ne construit pas son plaidoyer sur la myopie ou sur l'arrogance.

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