Dixit Laurent Laplante, édition du 12 mars 2001

Israël et Québec : deux virages?
par Laurent Laplante

En deux contextes radicalement différents, deux chefs politiques, Ariel Sharon et Bernard Landry, viennent de poser le même geste. Ils ont assumé la responsabilité gouvernementale d'une manière notablement différente de celle qui prévalait avant leur accession au pouvoir. Dans les deux cas, les choix sont révélateurs des objectifs visés comme des moyens envisagés. Là s'arrête cependant l'analogie : pendant qu'Ariel Sharon prend la tête d'un conseil des ministres trop lourd et dangereusement désuni, Bernard Landry, à la tête d'une équipe qui le respecte, ose entreprendre le rajeunissement du gouvernement péquiste.

À lui seul, le nombre de ministres admis au cabinet Sharon est un motif d'inquiétude. Vingt-six ministres, au moins une douzaine de vice-ministres, huit partis admis dans le saint des saints, c'est la garantie que les décisions se prendront loin de la salle du conseil. D'autre part, le seul consensus possible entre des partis opposés et des ministres aux visées divergentes ne peut naître que d'un désir commun de mettre les Palestiniens au pas. Il en résulte que tous les arbitrages délicats s'effectueront selon le critère de la sécurité et que l'armée, en coulisse, agira à son gré. Quiconque osera privilégier la paix plutôt que la sécurité d'Israël sera regardé avec suspicion. Cela vaut même pour Shimon Pérès. Les Palestiniens et le monde peuvent s'attendre à ce que la Knesset sache et dise bien peu de choses des vrais enjeux, comme ils doivent redouter que les faucons et l'armée agissent vite et pesamment.

Au Québec, le premier ministre Bernard Landry a lancé le cabinet péquiste dans la voie du rajeunissement, mais il n'a encore franchi qu'une modeste première étape. Il est vrai que sa marge de manúuvre était mince. M. Landry hérite d'une équipe ministérielle qui a vieilli et qui a trop bien assimilé les leçons d'obéissance que lui a prodiguées Lucien Bouchard pour retrouver du jour au lendemain l'autonomie de pensée et l'imagination. D'un autre côté, les plus jeunes membres de la députation péquiste, pour fringants et doués qu'ils puissent paraître, sont encore des valeurs incertaines. Gilles Baril bouge beaucoup, mais on attend toujours de lui une première argumentation puissante. Diane Lemieux s'est plus signalée par ses déclarations improvisées que par son aptitude à rénover le cadre vétuste des relations de travail. Sylvain Simard, flamboyant à souhait, a été tour à tour invité au salon et renvoyé à la cuisine. Sa formation d'historien vaudra peut-être une direction cultivée au Conseil du trésor, mais le test est à venir. Dans le cas de François Legault, on sait, hélas! à quoi s'en tenir. Dans les circonstances, M. Landry ne pouvait rajeunir son équipe que modérément.

Il lui fallait également songer au prochain scrutin général et prévoir le départ de plusieurs ministres d'expérience. Plusieurs de ces vétérans auraient accepté de bonne grâce, à l'instar de Jacques Léonard, de faire leurs adieux dès maintenant et plusieurs l'ont sûrement fait savoir à M. Landry. Celui-ci a bien fait de les garder aux créneaux au moins pour un temps. Il n'était pas souhaitable de multiplier les élections complémentaires ni de remettre certains dossiers délicats entre des mains trop peu expertes encore. C'est dire que la deuxième phase du rajeunissement, celle qui verra le départ de vétérans comme Jacques Brassard et Guy Chevrette et l'entrée en scène de nouvelles figures, aurait été prématurée. Elle demeure cependant indispensable.

M. Landry, dans certains cas, ne pouvait même pas se permettre des mouvements latéraux, renouveler les perspectives par un jeu de chaises musicales. Qu'on songe aux dossiers dans lesquels se sont investies des femmes comme Louise Harel ou Louise Beaudoin, et l'on comprendra que le Sommet des Amériques et l'entrée en vigueur des fusions municipales suggéraient, c'est le moins qu'on puisse dire, le maintien de ces ministres à leurs postes. Là encore, il faudra quand même que vienne un renouvellement, sous peine de voir les inconvénients de la sclérose l'emporter sur les avantages de l'expérience. On remarquera au passage que M. Landry, en nommant le successeur de Pauline Marois à la Santé, redonne un statut de ministre poids-lourd à un homme qui n'a certes pas marqué le monde des affaires municipales autant que vient de le faire Louise Harel. Espérons que, cette fois, M. Trudel saura s'illustrer.

M. Landry, dès son premier geste d'importance à titre de premier ministre, aura également donné des indices du type de gestion qu'il privilégie. Des indices qui ne sont pas tous rassurants. À ses yeux, le tourisme a plus de parenté avec l'industrie qu'avec la culture, le sport est générateur de gros sous avant d'être lié à l'éducation, les communications appartiennent à la nébuleuse des conglomérats avant de garantir la diversité des sources qui fonde la démocratie, les gabarits importent plus que les contenus. Cela, qui ne doit pas susciter un mauvais procès d'intention, se décèle cependant dans le choix des titulaires autant que dans le regroupement des dossiers. M. Landry, garde du libre-échange, de la mondialisation, de la culture et des communications l'image qu'il s'en est forgée dans ses activités antérieures. Il sera assez ouvert, espérons-le, pour adopter, dans son nouveau rôle, une vision nouvelle et plus large.

M. Landry, par-delà son choix de ministres, se démarque de M. Bouchard d'une autre manière encore. Il sera désormais question de souveraineté de façon constante. On souhaite cependant que cela débouche sur des stratégies et des gestes moins stériles que ce qu'on observe à propos du Sommet des Amériques. Certes, la mesquinerie occupe beaucoup d'espace dans le refus fédéral de laisser le Québec s'exprimer dans sa capitale, mais tout le monde sait, y compris M. Landry, à quel point la position fédérale est, du point de vue du protocole, inexpugnable. Pourquoi, dès lors, déchirer son beau linge? Pourquoi s'inventer des moulins à vent? Pourquoi ne pas dire aux Québécois, et non pas à Jean Chrétien ou à Stéphane Dion, ce qu'aurait été le discours québécois si M. Landry avait pu s'adresser aux chefs d'État? Autant il est normal que M. Landry et son équipe travaillent à réaliser l'indépendance, autant il est puéril et stérile d'en revendiquer les retombées avant de l'avoir conquise.

Deux nouveaux conseils de ministres. L'un, en Israël, qui incite le monde entier à la vigilance; l'autre, au Québec, qui annonce un changement de la garde, mais n'y procède pas encore.

URL : http://www.cyberie.qc.ca/dixit/20010312.html

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