Dixit Laurent Laplante, édition du 22 février 2001

Rien à opposer à la concentration?
par Laurent Laplante

La concentration de la presse québécoise en arrive à ses dernières gourmandises : elle n'aura bientôt plus de médias à convoiter. De son côté, devenu incapable d'articuler une réflexion un peu sérieuse sur le terrain des valeurs et des principes, le gouvernement québécois a choisi de s'installer dans l'ambivalence. Il a commencé par affirmer haut et fort qu'il n'a rien à dire ou à faire face à des transactions privées, mais il invite quand même les intéressés à lui indiquer ce qu'il devrait dire ou faire. Comme le Conseil de presse exprime sur le sujet des opinions d'un simplisme consternant, les espoirs de redressement sont rachitiques. Ne pleurons quand même pas. Après tout, il ne s'agit que de démocratie.

Dans ce désert de la logique, les malentendus surabondent. Les syndicats de journalistes, qui ont le mérite de réagir, perçoivent bien les risques que leur fait courir la présente concentration des médias, mais ils confondent trop volontiers leur propre liberté d'expression et le droit du public à une information diversifiée. Les deux causes méritent une défense, mais elles ne sont pas interchangeables. Ce qui est en cause dans le regroupement des titres de propriété, ce n'est pas d'abord le droit des journalistes à leur liberté d'action, mais l'impossibilité dans laquelle se trouve le citoyen de s'alimenter à des sources d'information indépendantes les unes des autres. Le corporatisme syndical, au passage, confond également liberté d'expression et liberté d'expression des journalistes, mais ce serait ouvrir un autre débat que de rappeler ici la différence.

Le président du Conseil de presse, M. Michel Roy, ajoute à la confusion quand il évoque les avantages qu'aurait la concentration de la presse sur le front de l'excellence. Que cela puisse se produire, on n'en disconvient pas, mais, encore une fois, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Le média unique, qu'il soit excellent ou pas, ne sera jamais au service de la démocratie. Le dictateur éclairé et paternel ne dirigera jamais un État démocratique. Quand le média excellent aura écrasé tous ses concurrents, il deviendra nécessairement une entrave au débat public et à la démocratie. Peut-être accroît-on la qualité du produit en confiant tous les médias à une seule entreprise, mais l'excellent produit qu'on offre alors interdit aux citoyens de comparer diverses opinions et de choisir. Que le Conseil de presse professe une aussi spécieuse " passion de l'excellence " fait redouter que la concentration de la presse ait déjà produit certains de ses effets pervers au sein même de l'organisme chargé de surveiller les médias.

Le gouvernement québécois ne fait pas mieux. À l'idée d'aller expliquer au CRTC (Conseil de la radiotélécommunication du Canada) les dangers de la concentration, les élus péquistes jettent les hauts cris. Ils n'iront pas s'agenouiller devant l'autorité fédérale. En relisant calmement leurs dossiers, ils découvriraient ceci : l'ancienne Radio-Québec, sous la présidence d'Yves Labonté, et le CRTC, sous la présidence de Pierre Juneau, avaient sobrement inventé un moyen de concilier l'autonomie de la télévision éducative québécoise et l'autorité fédérale en matière d'attribution des permis. Il est vrai que le CRTC a aujourd'hui encore moins de crédibilité qu'à l'époque, mais il n'est quand même pas porteur de la peste bubonique.

Le gouvernement québécois fait encore une autre contribution à la confusion. Il regarde la concentration de la presse par le mauvais bout de la lorgnette. Il s'incline devant le droit (?) de la grande entreprise d'avaler tout ce qu'elle convoite, mais il ne se demande jamais si le citoyen est lésé dans son droit à une information diversifiée. En l'absence de ce questionnement, il n'envisage évidemment pas d'aider à la diversification. C'est pourtant là le cur de la question. Pourquoi, en effet, un gouvernement qui se targue de démocratie adopte-t-il l'attitude défaitiste qui conduit à s'incliner devant la toute-puissance des grands prédateurs, au lieu d'inventer dans le milieu des médias les nouvelles conditions d'exercice de la démocratie ? Quand on examine la concentration de la presse en adoptant d'entrée de jeu le point de vue des empires de presse, on néglige forcément l'hypothèse d'une déconcentration.

Que diversifier soit difficile et délicat, j'en conviens. Mais que l'on convienne, en revanche, que cela doit se faire. S'incliner devant la forme de mondialisation que préconise le libéralisme sauvage, c'est à la fois imprudent et inhumain. Inventer, de conserve avec les ONG (organisations non gouvernementales) et l'ensemble du mouvement associatif, des solidarités sociales et économiques d'une ampleur mondiale, tel est le défi. Cela relève si peu du délire et de l'irréalisme que même des conglomérats comme Monsanto commencent à écouter d'autres voix. Davos a fini par s'ouvrir à des discours défavorables au libéralisme déchaîné. C'est dans cette perspective qu'il faut examiner la concentration de la presse : non pas en assistant passivement aux démonstrations de force des conglomérats, mais en ménageant un espace aux revendications humaines et aux droits fondamentaux. Abdiquer devant la concentration des médias, c'est contribuer à retirer aux citoyens le contrôle sur leur destin. C'est, pour un gouvernement, s'affaiblir naïvement et transférer aux actionnaires le pouvoir des citoyens.

Il ne s'agit évidemment pas pour l'État de se créer une Pravda. Mais il s'agit de faire en sorte que chaque citoyen, où qu'il soit, puisse entendre plus d'un son de cloche. Ce n'est pas le cas aujourd'hui, car les médias majeurs ne s'occupent que des grands centres et les régions n'ont plus comme presse écrite que de minables feuilles de choux consacrées à l'accident routier de la semaine ou à la remise d'un chèque par le député du coin. C'est à cette négation de la démocratie qu'il faut s'attaquer. S'incliner servilement devant l'homogénéisation de la presse et de la pensée, c'est ne pas comprendre le message de Seattle, de Davos, de Prague, de Porto Alegre.

À quand un soutien substantiel à des médias communautaires ou aux meilleures tribunes de l'Internet?

URL : http://www.cyberie.qc.ca/dixit/20010222.html

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