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Dixit Laurent Laplante
Paris, le 8 janvier 2001

Mais qui est l'OTAN?

L'adage est bien connu : le succès a beaucoup de parents, c'est l'erreur qui est orpheline. L'OTAN parvient néanmoins à donner au cynisme de ce principe une coloration résolument moderne : chacun des membres de l'organisation tient à revendiquer sa part des victoires, mais aucun n'admet avoir contribué aux bourdes. Si des obus à l'uranium appauvri ont quelque chose à voir avec les cas de leucémie que l'on recense chez des militaires de différents pays d'Europe, aucun membre de l'OTAN n'est coupable. Ni ceux qui connaissaient l'existence de ces armes, ni ceux qui en ont ordonné la fabrication, ni ceux qui en ont équipé leurs forces militaires, ni même qui les ont utilisées.

Comme si l'on vivait toujours au plus paranoïaque climat de la guerre froide, l'OTAN cultive avec constance et susceptibilité la langue de bois et la propension au secret qui enlaidissaient cette époque. À croire que certains milieux militaires ne cesseront jamais de s'inventer des ennemis et de les vouloir détestables. S'ils en ont de réels, ils les satanisent; s'ils n'ont que des fantômes à offrir, ils mentiront un peu plus. Cela serait tout bêtement passible du divan de la psychanalyse si le mensonge ne dissimulait pas le recours à des armes honteuses et ne faisait pas du domaine militaire un État secret et incontrôlable. C'est là que semble en être l'OTAN.

Les porte-parole de cette étrange maison protesteront évidemment, la main sur le cur ou plutôt sur les médailles. L'OTAN, nous dira-t-on, vit depuis toujours sous le règne de la transparence, de la collégialité, de la main tendue. On n'y dit que la vérité. Peut-être même en dit-on trop, car, laissera-t-on entendre, l'ennemi guette et écoute tout. Et si l'on demande de quel ennemi il s'agit, on évoquera indistinctement et de manière imprécise la Corée du Nord, le Soudan, l'Irak ou quoi encore. Bref, l'OTAN accomplit son devoir de chien de garde et il n'y aurait à son sujet aucune matière à critique.

Le problème, c'est que les critiques qui s'amplifient présentement proviennent de l'intérieur même de l'OTAN, c'est-à-dire de pays théoriquement impliqués dans la définition des politiques de l'OTAN. Si eux se disent mal informés alors qu'ils sont propriétaires de l'organisation, il devient urgent de poser diverses questions. Ceux qui demandent des comptes à autrui, aux Américains en particulier, font-ils partie de ceux qui savaient et qui se sont piteusement tus au moment où il aurait été pertinent et honorable de parler? Ces pays ont-ils posé des questions auxquelles on aurait répondu par des mensonges ou des demi-vérités? On ne sait. À écouter aujourd'hui les représentants des différents pays, une seule chose est claire : tous savaient l'existence de ce type d'artillerie et en acceptaient l'usage. Peut-être ne savaient-ils pas tout, mais ils ont tout de même signé. C'est déjà trop pour plaider tardivement l'innocence.

La protestation de l'Italie est, à cet égard, inquiétante. Le président du Conseil, Giuliano Amato, déclare ouvertement ceci : « Nous avons toujours su que des armes à l'uranium appauvri avaient été utilisées au Kosovo, mais nous l'ignorions pour ce qui est de la Bosnie. » Et d'inviter l'OTAN, selon La Repubblica et Le Figaro, à faire « des vérifications tous azimuts pour reconstruire l'histoire et les caractéristiques de l'uranium appauvri ». Que cette incitation à la prudence constitue un anachronisme et un aveu d'imprudence, voilà ce que ne voit pas M. Amato. La question qu'il formule aujourd'hui, c'est dans un autre temps qu'il fallait la poser.

La France ne fait guère mieux. Le porte-parole du ministère de la Défense demande, selon les comptes rendus de la presse, que « soient établis des examens afin d'établir si un lien pouvait être éventuellement établi entre l'apparition de ces leucémies et le séjour des personnes affectées dans les Balkans ». Bonne attitude... cinq ou huit ans trop tard. On sait, en effet, que les obus aujourd'hui soupçonnés ont été utilisés pour la première fois au cours de la guerre du Golfe en 1991 et que le « mérite » de cette première revient aux Américains, mais on sait aussi que les chars Leclerc français en sont nantis. En d'autres termes, l'armée française a déjà adopté l'arme dont elle veut avoir aujourd'hui une meilleure description.

Le pire, c'est que tout ce beau monde veut savoir, mais ne veut rien changer. On manifeste une belle inquiétude, mais on ne va quand même pas mettre l'arme sur la touche en attendant les réponses. Le ministre français de la Défense, Alain Richard, estime qu' « abandonner les munitions à l'uranium appauvri signifierait une perte d'avantage pour les combats de l'avant ». De leur côté, les Américains, principales cibles des critiques pour leur rôle dans l'utilisation massive de ces obus, ont fait leur lit. « Nous ne voyons pas de raisons de santé d'envisager un moratoire maintenant », a déclaré un porte-parole du Pentagone. S'il en est ainsi, aussi bien dans le camp de ceux qui questionnent que dans celui de ceux qui détiennent les réponses, on se demande bien à quoi sert de poursuivre le débat. L'arme présenterait-elle les inconvénients dont on la soupçonne qu'on la maintiendrait dans la panoplie des techniques disponibles. De toutes manières, en effet, rappellent les militaires avec une admirable bonne conscience, aucune convention n'interdit ces armes, même si elles ont tout en commun avec les déchets nucléaires qui inquiètent les gens lucides.

Une fois de plus, le rituel déroule sa trompeuse chorégraphie. Ceux qui ont pris les décisions voudraient qu'on la leur pardonne, mais ils se disent prêts à prendre de nouveau la même orientation. Il suffit à ces gens qu'aucune convention n'interdise de tels obus et que personne n'ait encore pu démontrer un lien patent entre l'arme et la leucémie. En cas de doute, on tire. Il sera toujours temps de trouver un coupable si, malgré tous les efforts pour bâillonner les recherches indépendantes, l'obus incriminé était clairement reconnu coupable.

Que l'humanité a progressé depuis les gaz de la guerre des tranchées, depuis les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki, depuis les défoliants de la guerre du Viet-Nam! Que nos démocraties sont honorables quand elles s'en remettent avec autant de confiance et de sérénité à des gens pour qui l'écrasement de l'adversaire réel ou fictif importe plus que les valeurs que l'on prétend défendre. Que notre logique est impeccable lorsqu'on martyrise l'Irak sous prétexte que s'y prépareraient des armes inadmissibles. Que le désarmement officiel est convaincant quand les traités dûment ratifiés sont contournés cyniquement, depuis ceux qui concernent les mines qui estropient les enfants jusqu'à ceux qui devaient empêcher la prolifération des armes nucléaires. Cela permet d'attendre beaucoup des réunions où l'on débattra cette semaine des obus à l'uranium appauvri.

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© Laurent Laplante et les Éditions Cybérie