

Québec, le 12 juin 2000
Quelle performance universitaire?
Privé comme jamais de repères fiables, le gouvernement du Québec a lancé
de façon erratique et brouillonne un ultimatum pourtant nécessaire au
monde universitaire. Il versera des fonds additionnels aux universités,
mais exigera en retour des garanties de rendement amélioré. Fort bien.
Le problème, c'est que la performance en question risque fort d'être
évaluée selon des critères trop étroitement quantitatifs.
Québec formule ses exigences de manière oblique. Il n'ose pas accuser
ouvertement les universités d'esquiver au moins une partie de leurs
responsabilités, mais, ce qui revient à la même chose, il les somme de
faire mieux. La contorsion vaut bien les plus belles du Cirque du Soleil
: on dit ce qu'il faudrait dire, mais sans le dire tout en le disant. On
se réserve ainsi les échappatoires les plus contradictoires, depuis
celle de prétendre qu'on a osé la critique jusqu'à celle de dire qu'on
tient les universités en haute estime. Selon la réaction.
Un tel manque de courage et de clarté révèle une triste impuissance de
la part du ministère québécois de l'Éducation à tenir le discours à
portée éthique et qualitative qui devrait être le sien. Parler
d'éducation, c'est, en effet, proposer à la société et à toute la
pyramide éducative un objectif de formation culturelle, intellectuelle,
morale. Si on n'ose pas parler ce langage, on se conduit peut-être en
gestionnaires, mais certes pas en éducateurs.
Il faudrait, au départ, savoir ce que le ministre de l'Éducation attend
vraiment de l'université et comment il en évalue la contribution
actuelle à l'édification d'une meilleure société. Cela est d'autant plus
bizarre que le gouvernement québécois semble accepter la thèse
universitaire selon laquelle les activités de l'université sont
massivement sous-financées. Quand on n'a pas dit ce qu'on attend de
l'université, il devient aberrant d'admettre qu'on n'a pas versé assez.
Même l'évaluation quantitative baigne dans un flou inquiétant. On ne
semble même pas avoir procédé à une remise à jour des données soumises
aux anciennes commissions parlementaires qui ont scruté le dossier. À
moins que les choses aient beaucoup changé, on peut penser que la
performance actuelle des universitaires ressemble à ce qu'avaient alors
révélé certains coups de sonde : un petit tiers des universitaires sont à
la source des meilleurs résultats pédagogiques, de l'essentiel des
publications scientifiques, des contributions à la vie culturelle et
intellectuelle de la société. Ce qui laisse supposer que les deux autres
tiers préparent et livrent six heures de cours par semaine trente
semaines par an et guère davantage.
Si telle est la situation, il y a lieu non de multiplier les
circonlocutions, mais de signifier de courageux rappels. Au moment où le
gouvernement québécois recourt à la loi pour interdire aux hôpitaux la
présentation de budgets déficitaires, il serait malséant que le même
gouvernement ne demande aux universités aucune évaluation fiable et
moderne. Qu'on n'invoque pas la sacrosainte liberté académique pour
excuser cette complaisance. Un Conseil des arts évalue sans censurer.
Si même l'évaluation quantitative est poreuse, on peut imaginer les
vides d'une appréciation qualitative. Or, le ton adopté par l'État
québécois laisse redouter qu'il ne tienne même pas à ce second type
d'évaluation. On parle aux universités comme si la seule évaluation
souhaitable se fondait sur des critères chiffrés : nombre de doctorats
décernés, nombre de personnes dans une salle de cours, etc. On escamote
ainsi, comme si le regard était celui d'un daltonien, à peu près tout ce
qui concerne la pédagogie, l'éthique professionnelle, le type de
formation recherché, etc. Quand, par exemple, l'université enseigne les
méthodes de mise en marché les plus vicieuses qui soient, l'évaluation
peut-elle se contenter de compter le nombre de diplômés et considérer
comme un progrès que le savoir serve ensuite à tromper les plus
vulnérables? La société va-t-elle mieux quand des fonds publics
soutiennent ces recherches et ces apprentissages? Si une université
mène discrètement des recherches sur les organismes génétiquement
modifiés et n'en dit mot à une société que préoccupe la question,
l'évaluation doit-elle bénir tout aussi discrètement les millions que
des commanditaires privés versent à l'établissement unversitaire? Quand
un comité d'éthique avalise tous et chacun des projets de recherches qui
lui sont soumis et ne se donne même pas la peine de tenir procès verbal
de ses délibérations, l'évaluation remplit-elle son rôle en comptant
seulement les postes de chercheurs? De telles questions et combien
d'autres méritent pourtant de trouver place dans une évaluation
qualitative.
Le ministre québécois de l'Éducation, M. François Legault, torpille
lui-même son message quand il demande une meilleure performance à une
institution dont il n'a pas défini la mission de façon claire et
moderne. Il rend un mauvais service à la société et à l'université en
ne soulignant pas avec vigueur qu'une maison d'enseignement, y compris
l'université, n'a rempli qu'une partie de son rôle si elle a formé de
bons techniciens, mais les a laissés en déficit de sens civique.


© Laurent Laplante / Les Éditions Cybérie, 1999, 2000
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